Je suis Nathalie Bérubé. J’suis née actrice. En 1970.
Du plus loin que je me souvienne, devant Manon, ma jumelle, ma tendre moitié, ma bien-aimée, mon adorée, je réclamais qu'elle me regarde, qu'elle n'ait des yeux que pour moi.
Samedi soir. Je suis dans ma loge. C'est devenu un rituel quand je tourne ou joue.
Au théâtre. Avant d'enfiler mon costume, j'appelle toujours Manon. Je viens tout juste de lui parler.
Manon est seule. Comme tous les samedis soirs. Elle n'a rien au programme.
C'est notre anniversaire demain. 40 ans. Elle m'écrira un joli mot dans ma carte d'anniversaire si ce n'est déjà fait.
Un mot gentil, banal, convenu, à son image. Demain, je m'efforcerai d'être touchée en le lisant.
Je suis experte dans l'art de feindre.
Parfois, il m'arrive de penser à ce que serait la vie de Manon si je n'étais plus là.
J'ai l'impression que ma mère ne voit que moi. Mon statut de vedette l'obnubile. Il faut que je fasse attention. Cela est frustrant pour Manon qui a à composer au quotidien avec maman, qui est toujours là, avec elle, pour elle. Manon et maman me font penser à un vieux couple parfois.
Benoit est plus près de Manon. Elle ne lui fait pas peur. Manon n'est pas menaçante. Elle est toujours là pour lui, Juliette et le petit Henri.
Manon a l'art de nous rendre vivant, de nous faire exister.
La maladie mentale de mon frère me fait peur, me rappelle ma propre démesure, ma douce folie, ma terrible fragilité.
Jusqu'où peut-on aller dans nos têtes, dans nos coeurs? Combien de souffrances l'âme peut-elle endurer?
Samuel me prend sur l'îlot de la cuisine.
Quand il me pénètre, je resserre mes cuisses sur ses hanches. C'est le seul instant où il est tout à moi.
Je veux le garder en moi pour toujours.
J'aime voir le regard de Samuel quand je mange son sexe. Je sais parfois ce qu'il pense : « La grande actrice, la meilleure comédienne de sa génération, la vedette du petit écran que tout le monde aime est en train de me sucer, moi, moi, Samuel… » Qui suis-je à présent, dans l'obscurité, à tes côtés, à te regarder dormir mon bel amour? Celle qui se perd un peu plus chaque fois dans tes bras; celle qui oublie tout dans l'acte amoureux. Je me perds; je m'oublie.
Appel de ma soeur Manon, hier soir. Elle n'a rien de particulier à me dire. Je crois qu'elle veut m'entendre. Je l'anime avec ma vie trépidante, mes histoires de vedettes...
J'ai amené Manon dans un grand restaurant... J'ai honte d'elle parfois.
Quand je fais l'amour, je pense souvent à Manon. Pourquoi?
Sans que je m'y attende, elle m'annonce une nouvelle qui me renverse sur le coup et qui pourtant me remplit de bonheur.
Entre mon frère Benoit et moi, le courant passe difficilement. C'est subtil. À nous voir, ça paraît pas. Je suis trop extravertie pour lui, trop émotive. Je lui tape royalement sur les nerfs parfois.
Je n'ai jamais su quoi faire avec Gaétan. Comment agir? Je n'ai pas le don de Manon, d'accompagner les plus démunis, les plus vulnérables.
Gaétan est une épave, un grand corps malade.
J'ai peur que Samuel se fatigue de moi.
Je me suis attachée à lui jusqu'à me perdre.
J'aimerais tellement qu'il voit qui je suis réellement. Je devrais le quitter avant qu'il me laisse pour une plus jeune.
Ma femme de ménage, que je croyais honnête, est une cleptomane.
La goutte qui a fait déborder le vase: mon collier de perles.
J'ai amené Manon sur le plateau de tournage des Saisons. J'y tiens, selon elle, le meilleur rôle de ma vie. Manon dit s'être beaucoup identifiée au personnage de Thérèse, qui n'en peut plus d'être au chevet de sa soeur malade.
Elle comprend que l'amour de Thérèse se transforme en profond dégoût et qu'elle n'ait qu'un désir, voir disparaître sa soeur.
Dans Les saisons, Thérèse tue sa soeur. Pour que Thérèse vive, Claire doit mourir. Longtemps, j'ai eu l'impression de ne pas laisser vivre ma soeur. Parfois, j'aimerais disparaître pour lui laisser plus de place.
Tout ce qu'il y a dans cette série me parle, m'habite. Je suis une Claire, je suis une Thérèse.
Ces deux femmes, c'est nous deux, c'est moi, c'est Manon, c'est notre histoire, celle de toutes les soeurs. Toute la complexité du monde est là.
Soir de gala, soirée de grandes émotions. Une chance que Samuel et Manon m'accompagnaient. J'me sens vide, vidée après cet interminable défilé d'ego, cette mascarade inutile. Si seulement les masques pouvaient tomber.
Nous prenons le petit déjeuner ensemble. Je sens Sam nerveux, tendu, faussement enjoué. Il évite surtout le regard de Manon... À sa décharge, j'avoue que ses oeufs miroirs sont réussis. S'il devait me quitter un jour, que je sens relativement proche, je regretterais ses petits-dejs.
Manon a dîné avec Henri, qui lui a avoué qu'il voulait se marier avec elle sur...
Appel de Manon. Elle a vu son amant de Québec hier soir, qui l'avait invitée dans un des plus grands hôtels de la Vieille Capitale.
Il avait réservé une suite. Ils se sont fait servir le souper à la chambre, comme dans les films. Manon n'en revient toujours pas. Tant d'attention à son égard. Pour elle, juste pour elle.
Manon s'est réveillée ce matin, son amant à ses côtés. Elle me parle de cette joie, ce bonheur d'ouvrir les yeux et de voir l'être aimé si près de son coeur.
Timidement, comme une jeune fille en fleurs, elle m'a avoué qu'elle avait joui pour la première fois. Je n'arrive pas à imaginer Manon dans les bras d'un homme, encore moins en train de jouir. C'est au-dessus de mon imagination.
Pour la première fois de sa vie, Manon ressent cette voluptueuse sensation d'abandon, de vertige, que seul le corps libéré, libérant tous ses sucs, procure à l'âme. Le don de soi. L'oubli de soi. La mort du moi.
Manon a fait le tour du Saguenay-Lac-Saint-Jean avec maman. Elles ont pourchassé les baleines, cueilli des bleuets, vu la Nouvelle Fabuleuse, une semaine bien remplie aux yeux de notre mère.
Mais c'est avec lui, son amant en amont du fleuve, que Manon aurait voulu frayer jusqu'au lac Saint-Jean.
Benoit a offert à Manon de les accompagner au mois d'août, lui et toute la petite famille au Mexique. Cher Benoit. Ça l'arrange d'avoir sa Manon, sa bonne, sa nounou à ses côtés pour ses enfants. Comme ça il pourra vaquer à ses occupations, s'entraîner à sa guise.
Manon ne sait trop quoi faire, il ne comprend pas son hésitation, ce qui peut la retenir ici. Manon attend son amant.
Passé le week-end avec Manon, week-end de filles. Magasinage, restos, mémérage. Je l'ai gâtée, ma Manon. Samedi soir, alors que nous jasions, elle m'a eu au détour.
Manon m'a raconté un rêve qu'elle a fait. Un homme la kidnappait et l'emmenait vivre dans une ville étrangère. Genre Tanger, Fès, Casablanca. Elle était heureuse de refaire sa vie avec cet homme.
Dans La traversée des apparences, à la suite d'un baiser volé, Rachel devient prête à tout pour découvrir la réalité du monde.
La mort de papa a beaucoup affecté Manon.
Elle adorait papa. Contrairement à notre mère.
Manon croit que papa aimait ses enfants également.
Manon a mis fin à son histoire avec son amant de Québec. Je suis terriblement triste pour elle.
Je glisse dans les eaux crevées du lac Saint-Jean. Samedi de tous les possibles.
Si seulement il pouvait se laisser aller.
Comme le coucher du soleil, accroché aux parois rocheuses du fjord, je glisse dans les eaux du lac Saint-Jean.
Ma chère Manon. Le temps est venu de te demander pardon. Peut-être as-tu oublié l'événement que je vais te raconter.
...Et le ou la gagnante du meilleur conte de Noël de l'an 1980 est Manon Bérubé.
Quel ne fut pas mon étonnement, ma surprise, ma déception! Tu as dû lire dans mes pensées, sentir mon immense tristesse de ne pas me voir attribuer cet honneur. C'était moi la gagnante, la plus forte, la meilleure habituellement. Pas toi.

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